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Pour une démocratie locale réinventée : des cahiers de doléances aux cahiers de nécessité

  • 4 janv. 2025
  • 4 min de lecture

La démocratie traverse une crise de représentation et d'efficacité, minée par l'impuissance publique, l'abstention croissante et le sentiment, souvent justifié, que la voix des citoyens est distordue dans le vacarme institutionnel.


Trop souvent, les représentants nourrissent une vision de représentés obnubilés par des intérêts catégoriels de court terme. L'hyper-personnalisation du jeu politique français pousse à cette infantilisation du corps électoral, héritée de notre culture politique historique oscillant entre fascination et détestation pour la monarchie. La résurgence au moment de la crise des gilets jaunes, de la notion de cahiers de doléance illustre parfaitement la relation malsaine entretenue entre gouvernés et gouvernants:  les premiers sont réduits à une énumération plaintive de leurs problèmes individuels, sans hiérarchie ni vision globale du bien commun, dans l'espoir que les seconds leur apporte une solution par le simple fait de l'arbitrage.


Il est temps de sortir de cette approche irresponsable et d'offrir aux citoyens les moyens de peser sur leur destin commun. La fin de "l'abondance", les crises environnementales, économiques, établissent un contexte dans lequel la démocratie doit nécessairement se réinventer pour devenir un système de gouvernement capable non plus seulement, de répartir des dividendes, mais de préserver une forme de justice dans la répartition des efforts à mener. En un mot, qu'elle n'est pas nécessairement liée à la période historique du développement matériel et individualiste.


Elle doit pour cela, revenir aux origines, et démontrer à l'échelle de la cité, dans sa dimension locale, qu'elle peut inventer des modèles de gouvernance innovants répondant à ces nouveaux enjeux.


A rebours de l'esprit des cahiers de doléance, si la politique est, comme le disait Jacques CHIRAC, l'art de rendre possible ce qui est nécessaire,  nous devons inventer des "cahiers de nécessité". Véritables outils de dialogue démocratique où chaque citoyen est invité à exprimer non pas seulement ses besoins immédiats, mais les valeurs et les besoins qu'il juge essentiels à la vie collective et, en miroir, le superflu dont il serait prêt à se passer. Cette bascule est plus qu'un changement de méthode : c'est une révolution dans la manière de penser la relation entre élus et citoyens, entre intérêt individuel et intérêt général.


Des doléances dispersées à des orientations structurées


Les cahiers de doléances ont pour défaut principal de fragmenter la société en une mosaïque de revendications particulières, souvent contradictoires. Ils ne structurent pas le débat, ils le dispersent. Les cahiers de nécessité, au contraire, invitent chaque citoyen à une réflexion constructive : que voulons-nous préserver à tout prix ? À quoi sommes-nous prêts à renoncer pour le bien commun ?

Cette démarche suppose une responsabilisation individuelle et collective. Elle ne promet pas une réponse immédiate à chaque demande, mais elle garantit une vision globale, équilibrée et réaliste. Par exemple, dans un Plan Alimentaire Territorial (PAT), les citoyens ne se contenteraient pas de réclamer « plus de bio dans les cantines » ou « moins de gaspillage ». Ils seraient invités à poser des choix : Faut-il prioriser l'autonomie alimentaire locale au détriment de certains produits d'importation ? Les terres agricoles doivent-elles rester sanctuarisées malgré la pression foncière ? Suis-je prêt à payer plus cher la cantine de mes enfants pour leur assurer une nourriture saine et un revenu décent aux agriculteurs de mon territoire ?

  

Une démocratie des choix, pas des doléances


La démocratie moderne souffre d'une tendance à vouloir tout promettre, tout contenter. Les cahiers de nécessité posent un cadre clair : toute décision est un choix, et tout choix implique une renonciation. Ce principe fondamental, souvent éludé dans le débat public, permet de reconstruire un rapport de confiance entre citoyens et décideurs.


Ces cahiers doivent devenir le fondement d’une démocratie délibérative, où les habitants participent directement à la priorisation des actions publiques.  Concrètement, cela signifie des consultations régulières sur des sujets structurants : la mobilité, l'artificialisation des sols, la gestion des ressources en eau, ou encore l'alimentation. Chaque consultation ne viserait pas à recueillir une longue liste de plaintes, mais bien une hiérarchie claire des priorités collectives.


Les cahiers de nécessité seront le révélateur de l'élévation morale qu'impliquent le gouvernement du peuple par lui-même dans une démocratie mature

Vers une gouvernance locale polycentrique et transparente 

En s'inspirant des travaux d'Elinor Ostrom, prix Nobel d'économie, nous savons que les ressources communes — qu'il s'agisse des terres agricoles, des espaces publics ou des services essentiels — sont mieux gérées lorsque les citoyens participent activement à leur gouvernance. Les cahiers de nécessité s'inscrivent dans cette logique polycentrique où chaque niveau — quartier, ville, métropole — contribue à construire une stratégie globale.

Des ateliers citoyens permanents, où les cahiers de nécessité servent de base à la discussion transformeront ce qui pourrait n'être qu'un exercice ponctuel ou symbolique, en outil central de la décision publique.


Responsabilisation et transparence : les piliers d'une nouvelle démocratie locale

Les cahiers de nécessité ne sont pas un gadget participatif de plus. Ils sont le signe d'une maturité démocratique, où les citoyens ne sont plus vus comme des enfants capricieux à consoler, mais comme des partenaires responsables et éclairés. Pour que cela fonctionne, trois conditions doivent être réunies : les choix effectués sur la base des cahiers doivent être transparents explicitement justifiés; les citoyens s'engagent à exprimer des priorités réalistes et les élus à les respecter dans leurs arbitrages; les cahiers d'orientation doivent être suivis d'effets mesurables et évaluables dans le temps.


Enfin, le procédé de ces cahiers doit être absolument souple. L'engagement citoyen est sans doute la clef de la réussite d'un tel projet qui entend autant répondre à un besoin d'expression démocratique qu'à le résusciter. Il doit permettre de mettre sur un pied d'égalité l'expression des citoyens dont la légitimité n'a pas été confirmée par le vote ou le tirage au sort, en évitant le biais de sur-représentation de ceux qui parlent le plus fort, ou le plus longtemps. Les cahiers de nécessité doivent permettre l'expression et la prise en compte des priorités par chaque citoyen grâce à une méthodologie rigoureuse, l'apport du numérique, mais également une capacité de désintéressement et d'abnégation forte de la part de ceux qui seront chargés d'animer et d'analyser les débats.


Ces cahiers de nécessité seront donc plus qu'un outil de démocratie participative. Ils seront le révélateur de l'élévation morale qu'impliquent le gouvernement du peuple par lui-même dans une démocratie mature. Cette capacité, comme le soulignait Simone WEIL, c'est celle pour tout citoyen, de comprendre qu' "il est toujours plus utile de songer à ses propres fautes, pour y mettre fin, qu'à celles de l'autre."


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