Lettre ouverte au dernier Président de la Vème République
- 16 mai 2017
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Dernière mise à jour : 4 juil. 2024

Si les difficultés de notre pays proviennent depuis des décennies de ses divisions et de son incapacité à se rassembler, il ne fait pas de doute que la question institutionnelle, la question de la méthode de gouvernement devra être au cœur du quinquennat qui vient. Voilà pourquoi Emmanuel MACRON doit devenir le dernier Président de la Vème République.
Monsieur le Président de la République,
Permettez-moi tout d’abord de vous féliciter pour votre élection. Je ne fais pas partie de vos électeurs de premier tour, mais c’est avec conviction que j’ai voté pour vous au second. Pas seulement contre Marine LE PEN et le projet isolationniste et populiste du Front National, mais aussi, je dois l’admettre, parce que vous avez su lui opposer un message optimiste et réformateur.
Il est désormais de votre responsabilité de transformer ce message en actes. C’est une responsabilité immense tant notre nation semble exsangue, épuisée par les divisions stériles qui décrédibilisent la parole politique de notre pays depuis des décennies.
Face à ce diagnostic partagé par des millions de français, vous prescrivez désormais le rassemblement, le dépassement du clivage droite/gauche, et la recomposition de la vie politique.
C’est un discours parfaitement juste, mais dont la transformation en actes exige du Président de la République une certaine abnégation, inhabituelle, chez ceux que le destin a conduit à devenir le locataire du Palais de l’Elysée. Serez-vous celui-là ?
"Soyez libre d’assumer le fait que votre nom, c’est un fait, n’a rassemblé que moins d’un français en âge de voter sur cinq. Libre de reconnaître, en conséquence, que votre élection ne suffira pas à donner, pendant 5 ans, une légitimité démocratique à votre politique face à l’opposition des corps intermédiaires représentant les intérêts catégoriels de notre société."
Victoire éclair, votre élection n’est pas le fruit de l’engagement d’une vie. Souffle de la jeunesse sur la vie politique française, elle ne constitue pas pour vous l’aboutissement d’une carrière mais le commencement d’une œuvre. Cela vous différencie de vos prédécesseurs et vous confère un avantage considérable sur eux : vous êtes libéré du caractère « sacré » de la fonction présidentielle, profitez-en pour être libre de vous-même.
Libre d’accepter de partager le fardeau des réformes profondes avec l’ensemble des français et des forces politiques qui les représentent. Libre d’assumer le fait que votre nom, c’est un fait, n’a rassemblé que moins d’un français en âge de voter sur cinq. Libre de reconnaître, en conséquence, que votre élection ne suffira pas à donner, pendant 5 ans, une légitimité démocratique à votre politique face à l’opposition des corps intermédiaires représentant les intérêts catégoriels de notre société.
Vous voulez libérer la France de ses archaïsmes, libérer la vie politique du carriérisme de ses « pratiquants » ? Libérez-vous donc du poids que fait peser sur vos épaules l’élection présidentielle ! Acceptez le déroulement d’élections législatives impartiales que la Vème République, et plus encore le quinquennat, ont transformé en absurde « référendum » interrogeant les français sur leur volonté de donner tous les pouvoirs à celui qu’ils viennent d’élire Président. Vous n’avez nul besoin d’une quelconque « confirmation » de votre élection présidentielle, encore moins d’un blanc-seing, que les français confèrent souvent au chef de l’Etat comme on fait signer une décharge de responsabilité.
Vous avez, en revanche, besoin d’un espace où les français et leurs représentants puissent délibérer de vos propositions de réformes en toute transparence, et sans postures politiques. Cet espace, à moins de dénier la séparation des pouvoirs, ou vouloir distribuer des prébendes à une clientèle, ne peut être que le Parlement, et en aucun cas, un parti politique.
"Vous n'avez nul besoin d'un blanc-seing que les Français confèrent souvent au Chef de l'Etat comme on fait signer une décharge de responsabilité. Vous avez besoin d'un espace où les français et leurs représentants puissent délibérer de vos propositions de réformes en toute transparence, et sans postures politiques."
C’est pourquoi, je vous avoue ne pas comprendre la démarche que vous entreprenez avant même la tenue des élections législatives. Si votre logique consistait à rassembler des hommes et des femmes libres, parce qu’élus pour ce qu’ils sont et pour les idées qu’ils représentent, pourquoi les avoir choisis dans « l’entre soi » d’une commission d’investiture ? Pourquoi ne pas laisser les électeurs décider celles et ceux qui par le projet qu’ils défendent correspondent le mieux aux valeurs qu’ils ont envie d’exprimer ?
Vous me répondrez sans doute que le système institutionnel est ainsi fait que « votre » gouvernement a besoin d’une majorité, et que celle-ci soit aussi stable que possible. Que le scrutin majoritaire, et les 577 répliques locales de l’élection présidentielle en sont la condition indépassable, la représentativité politique de l’Assemblée nationale dut-elle en souffrir.
Mais, si le Parlement ne vaut que lorsqu’il est docile, quelle est encore son utilité ? Abriter un simulacre de démocratie, où les postures d’opposition systématique des minoritaires se heurtent à la toute puissance des majorités pléthoriques ? Où l’écho des voix frondeuses mises au silence par les « questions de confiance » résonnent dans le chœur sourd du mécontentement populaire ? Le Parlement ainsi considéré comme un empêcheur de gouverner en rond, mérite-t-il alors d’exister ?
Je ne doute pas que votre ambition dépasse le cadre de ce jeu médiatico-politique que vous maîtrisez déjà si bien ; et que, comme celle du Général de Gaulle en son temps, elle s’inscrit dans la volonté de changer les mœurs politiques désormais rompues, et de longue date, aux pratiques institutionnelles de la Vème République.
Si tel est le cas, alors vous prendrez acte de l’évidente présidentialisation de nos institutions en mettant un terme à l’existence d’un gouvernement responsable devant le Parlement, ainsi qu’aux oripeaux du régime parlementaire (motion de censure et droit de dissolution) qui soumettent, en faits, la représentation nationale à la seule volonté de l’exécutif.
Libérée de cette responsabilité qui la corsette, elle pourra, grâce à l’établissement d’un mode de scrutin proportionnel, à nouveau refléter la diversité politique des français, toujours aussi vivace dans notre culture nationale malgré 50 ans de bipolarisation imposée par la mécanique du scrutin majoritaire. Cela permettra à tous les électeurs d’être inclus dans le système de délibération démocratique, tout en assurant une production législative de meilleure qualité.
"Si votre logique consistait à rassembler des hommes et des femmes libres, parce qu’élus pour ce qu’ils sont et pour les idées qu’ils représentent, pourquoi les avoir choisis dans « l’entre soi » d’une commission d’investiture ?"
Comme le disait Maurice DUVERGER dès 1961, plaidant pour l’instauration d’un véritable régime présidentiel en France : « Il ne peut y avoir en France d’opposition absolue entre le Président et la majorité de l’Assemblée, parce qu’il n’y a pas en France une majorité à l’Assemblée, mais plusieurs : une par type de problème. […] Le Président n’aura pas à chercher une majorité à son image, mais plusieurs, suivant les problèmes, à l’image de la nation. »
Si l’on s’accorde donc sur le constat que les difficultés de notre pays proviennent depuis des décennies de ses divisions et de son incapacité à se rassembler, il ne fait pas de doute que la question institutionnelle, la question de la méthode de gouvernement devra être au cœur de votre mandat.
Si vous réussissez, ce sera parce qu’en rééquilibrant les rapports entre les pouvoirs, vous aurez su faire évoluer profondément les pratiques politiques en réinventant la démocratie représentative.
Si vous échouez, c’est que le changement politique n’aura duré que le temps de votre état de grâce ; c’est que dès les premières difficultés, non seulement l’opposition toujours véhémente des partis traditionnels, mais aussi la fronde désespérée de ceux que vous aurez fait élire, aura tôt fait d’alimenter la défiance de français à l’égard de la politique que vous mènerez.
Si vous réussissez, c’est que vous aurez transformé la République française en régime présidentiel.
Si vous échouez, c’est celui ou celle qui vous succédera qui en aura la charge… et qui sait quelle tournure elle lui donnera.
Souhaitant très sincèrement que vous soyez le dernier Président de la Vème République.









































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