S'indigner, c'est bien. Agir, c'est mieux.
- 27 mars
- 4 min de lecture
Il est des textes qui marquent une époque, non seulement par ce qu’ils disent, mais par ce que l’on en fait. Indignez-vous ! de Stéphane Hessel appartient à cette catégorie. Court, accessible, presque intemporel dans son ambition morale, il entendait réveiller les consciences. Il aura, en partie, contribué à transformer leur expression.

L’intention initiale de Hessel s’inscrit dans une tradition profondément républicaine. L’indignation, chez lui, n’est ni une posture ni une fin. Elle constitue un point de départ : celui d’un engagement éclairé, ordonné par des principes, héritier de l’esprit du Conseil national de la Résistance. L’injustice identifiée appelle une réaction, mais une réaction qui s’inscrit dans une perspective d’action, de responsabilité et de non-violence. L’indignation est un moteur, non un exutoire.
Or, le contexte dans lequel cet appel a été reçu en a profondément altéré la portée. La montée des réseaux sociaux, la fragmentation du débat public, l’effacement progressif des corps intermédiaires ont favorisé une autre forme d’indignation : immédiate, individuelle, souvent déliée de toute structuration politique. Ce qui relevait d’une exigence morale s’est progressivement transformé en expression émotionnelle.
L’indignation n’est plus alors un moment dans un cheminement : elle devient un état. Elle ne conduit plus nécessairement à l’engagement : elle se suffit à elle-même. Elle se traduit par la dénonciation, la réaction, parfois la mise en cause, mais plus rarement par la construction. À mesure que le cadre collectif s’efface, l’affect prend le pas sur le raisonnement, et le sentiment sur le principe.
L’indignation est un moteur, non un exutoire. [...] La montée des réseaux sociaux, la fragmentation du débat public, l’effacement progressif des corps intermédiaires ont favorisé une autre forme d’indignation [...] Ce qui relevait d’une exigence morale s’est progressivement transformé en expression émotionnelle.
C’est dans ce glissement que l’analyse développée par Nicolas Dufourcq trouve un écho particulier. En décrivant une France « droguée à la dépense sociale », il ne se limite pas à une critique économique. Il met en lumière un rapport au politique : celui d’une société où l’on attend beaucoup de la puissance publique, tout en intégrant de plus en plus difficilement les contraintes qui en sont la condition.
Dans ce cadre, l’indignation devient un levier de revendication. Elle permet d’exprimer une attente, d’exiger une réponse, sans toujours s’inscrire dans une logique d’arbitrage. Le citoyen tend alors à adopter une posture de demandeur plutôt que de co-responsable. Il s’indigne, donc il réclame. Mais il arbitre moins, il hiérarchise moins, il accepte moins les limites.
Il en résulte une tension croissante entre des attentes sociales élevées et une capacité collective à les financer ou à les organiser. Cette tension ne se résout pas par l’indignation, elle est au contraire souvent alimentée par elle, lorsque celle-ci n’est plus adossée à une culture de l’effort et de la responsabilité.
C’est ici qu’il convient de distinguer. Toutes les colères ne se valent pas.
Il faut d’abord le rappeler avec simplicité : dans une démocratie, perdre une élection n’est pas une injustice. C’est une règle du jeu. Elle suppose d’accepter l’alternance, le verdict des urnes, et parfois la frustration. Une colère née de ce seul motif relève moins d’une exigence morale que d’une difficulté à accepter la règle commune.
Mais il existe des colères autrement fondées, plus profondes, et sans doute plus légitimes.
Celles qui devraient nous inquiéter sont ailleurs. Elles tiennent à des réalités que nul ne peut durablement ignorer :
– les écarts de température croissants entre l’Europe et l’Amérique, qui annoncent des déséquilibres agricoles majeurs et des tensions alimentaires à venir ;
– la gestion des ressources énergétiques mondiales, parfois dilapidées dans des stratégies incertaines, comme l’illustrent certaines orientations prises par Donald Trump ;
– la hausse durable du coût de l’énergie, et les contradictions qu’elle révèle lorsque certains réclament simultanément des politiques de puissance et la subvention de leurs conséquences.
Ces colères là ont un objet. Elles engagent l’avenir. Elles posent la question des choix collectifs, de leur cohérence, et de leur soutenabilité.
Elles renvoient surtout à une responsabilité : celle que nous avons à l’égard des générations qui viennent. La colère de ceux qui auront trente ans en 2050, confrontés à des contraintes énergétiques, climatiques et économiques plus fortes, mérite sans doute davantage d’attention que les indignations immédiates, souvent sans lendemain, du débat présent.
Le paradoxe est alors complet. Ce qui devait réveiller l’esprit public contribue, dans certaines de ses formes contemporaines, à son affaiblissement. Non pas par le texte lui-même, mais par son interprétation et par le contexte dans lequel il s’inscrit.
La colère de ceux qui auront trente ans en 2050, confrontés à des contraintes énergétiques, climatiques et économiques plus fortes, mérite sans doute davantage d’attention que les indignations immédiates, souvent sans lendemain, du débat présent.
Alors oui, certaines colères citoyennes sont légitimes: exemplarité, abnégation, humilité sont des qualités qui devraient être désormais indispensables à toute velléité d'exercice d'un mandat représentatif ou exécutif. Et, certes, elles manquent. Mais posons les en préalable, en exigence a priori; et non en constat d'échec, en facteur aggravant de la défaite. N'exigeons pas seulement des preuves, mais aussi des engagements, et des contrôles réguliers. C'est le sens notamment de la charte de l'élu proposée par Anticor.
Une démocratie ne peut durablement reposer sur la seule intensité des émotions. Elle suppose la capacité à ordonner les priorités, à accepter les contraintes, à inscrire l’action dans le temps long. Elle exige, en un mot, que l’indignation ne soit pas seulement ressentie, mais dépassée.
Il ne s’agit pas de renoncer à s’indigner. Ce serait renoncer à toute exigence morale. Il s’agit de retrouver le sens premier de cette indignation : non pas une fin en soi, mais le commencement d’un effort.









































Commentaires