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La société des individus et la crise dans la démocratie

  • 13 avr. 2025
  • 4 min de lecture

Quelle est l'ampleur du changement historique que nous sommes en train de vivre ? Marcel GAUCHET livre une synthèse brillante des bouleversements à l'oeuvre depuis 250 ans et nous amène à réfléchir non seulement à la crise de notre monde, mais nous invite aussi à la réflexion sur comment cette crise nous aidera ou, au contraire, constituera un obstacle complémentaire, à l'élaboration du monde de demain.



Raréfaction des ressources naturelles, changement climatique, montée des tensions internationales, crise de la démocratie, intelligence artificielle et technicisme à la bienveillance aléatoire, nombreux sont les motifs qui devraient nous pousser à abandonner l'optimisme inconséquent des dernières décennies, pour nous tourner vers un pessimisme moins arrangeant avec notre tendance à la procrastination. Parmi les interrogations posées par ces phénomènes: celle du rapport de nos sociétés au progrès et à la façon dont elles pourraient "s'adapter" à la fin d'une notion qui fonde la plupart de nos besoins essentiels qu'ils soient individuels ou collectifs, sur des réponses aujourd'hui strictement matérielles dont nous ne connaissons pas la pérennité. C'est à cette aune qu'aux côtés de Pierre Hassner, Raymond Aron, Alexis de Tocqueville ou encore Ibn Khaldoun, Marcel Gauchet, dans Le Nœud démocratique, propose une mise en perspective en analysant les contradictions internes à nos sociétés démocratiques. A sa lecture, notre constat ne peut être que radical : nous vivons une rupture ontologique, comparable aux grandes césure de l’histoire humaine, parce que nous sommes en train de perdre ce qui avait fondé, depuis 250 ans, le moteur symbolique de nos sociétés modernes : l’idée de progrès.

Une crise plus profonde qu’institutionnelle

Le point de départ de Gauchet est connu : la crise de la démocratie se manifeste par une participation en recul, une désaffection politique, la montée du populisme. Mais pour lui, cette crise ne se résume ni à un déclin des institutions, ni à une mainmise de l’économie sur le politique. Elle est le symptôme d’une métamorphose silencieuse mais radicale : celle d’une société où le politique, le droit et l’histoire ont mis à jour leur autonomie vis-à-vis des fondements religieux ou traditionnels qui les soutenaient.

Cette autonomie, conquête essentielle de la modernité, porte cependant en elle une tension. Car en s’autonomisant de la transcendance, le politique perd sa source symbolique de cohésion. Le droit, centré sur les individus, marginalise le collectif. Et l’histoire, réduite au déroulé d’un présent perpétuel, perd sa force mobilisatrice.


"Sans conscience du tragique, il n’y a ni courage politique, ni volonté de transmission"

La fin de l’idée de progrès ?

Bien qu'initiée par le Christianisme, c'est à partir des Lumières, et plus encore de la révolution industrielle, que nos sociétés ont tourné le dos à une vision cyclique du temps pour lui préférer une vision linéaire : celle du progrès, matériel et moral. Cette idée a constitué le socle commun des grands récits modernes, qu'ils soient libéraux, socialistes, révolutionnaires. Gauchet relève que même le récit conservateur a du s'adapter à cette nouvelle approche eschatologique.


Mais nous entrons aujourd’hui dans une époque où la promesse de progrès ne remplit plus le quotidien de ses ouailles, où la croissance matérielle continue s'essouffle, et où la projection vers l’avenir devient anxiogène. Gauchet analyse ce basculement avec une rigueur rare : l’économie, autrefois promue comme la voie de l’émancipation, est devenue un système d’automatisation sociale déresponsabilisante. La liberté individuelle, désormais déliée de tout projet collectif, ne permet plus d’agir ensemble. Le collectif devient impensable.


Des individus sans société ?

C’est là que le propos de Gauchet rencontre devient parfaitement éclairant sur ce qui se joue aujourd'hui : nous avons produit une société qui « désociabilise » ses membres. Comme l'avait prédit Tocqueville, la citoyenneté devient optionnelle. La représentation se réduit à un marché d’opinion. La radicalité libertaire rejoint parfois l’autoritarisme populiste. Dans cette configuration, le politique perd sa capacité à orienter, à protéger, à unir.


"La fin de l’idée de progrès n’est pas la fin de l’Histoire, mais le début d’une responsabilité nouvelle : celle d’inventer un avenir plus résilient, plus juste, et plus sobre"

Et pourtant, les besoins collectifs n’ont jamais été aussi criants, qu’il s’agisse de justice sociale, d’adaptation au changement climatique, ou de cohésion territoriale. Nous avons besoin de politiques de long terme, d’efforts partagés, d’un nouveau récit collectif. Mais comment l’imaginer sans horizon commun ?


Quel devenir pour nos démocraties ?


La lecture de Gauchet nous invite à réaffirmer une conviction : notre avenir dépend de notre capacité à penser la démocratie autrement. Non plus comme la seule addition des droits individuels, mais comme une forme de vie commune où l’autonomie s’exerce dans l’interdépendance assumée. Cela implique de sortir de l’illusion d’une démocratie sans astreintes, d’une liberté sans limite, d’un présent sans passé ni futur.

C’est aussi là où Pierre Hassner et Marcel Gauchet se croisent : le premier alertait sur le retour du tragique dans les relations internationales ; le second, sur l’effacement du tragique dans notre rapport au temps. Or sans conscience du tragique, il n’y a ni courage politique, ni volonté de transmission.


La fin de l’idée de progrès n’est pas la fin de l’Histoire, mais le début d’une responsabilité nouvelle : celle d’inventer un avenir plus résilient, plus juste, et plus sobre. Un avenir enfin à la mesure de l’homme, et non défini par l’abstraction du marché ou de la technique. Un avenir politique, donc.

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