Ibn Khaldun, vie et déclin des civilisations
- 21 avr. 2025
- 2 min de lecture
L'historien arabe du 14ème siècle avait identifié l'importance de la notion d' "Assabiyah", que l'on pourrait traduire par "cohésion sociale" ou "capacité de l'être en société" pour paraphraser Gauchet, dans la vitalité des civilisations, et surtout de sa disparition, dans leur déclin.

Il met en relief le défi immense que constitue la résilience dans nos sociétés hyper-civilisées, et interroge jusqu'à notre conception de l'histoire. Gabriel MARTINEZ-GROS vient de publier aux Editions Passés Composés une anthologie de l'oeuvre d'Ibn Khaldun.
Le cycle historique et la notion d'Assabiyah
L'oeuvre d'Ibn Khaldûn s'inscrit dans une vision cyclique de l'Histoire, qui en fait un prolongateur de l'anacyclose aristotélicienne. Comme Aristote a forgé sa vision des cycles politiques en observant les cités-Etat hélènes, le tunisien a observé l'évolution des dynasties musulmanes d'Afrique du Nord et d'Andalousie, et identifié un schéma récurrent. Une force bédouine, animée par l'"assabiyah", conquiert un pouvoir affaibli. Cette force sédentarise, se raffine, se fragilise... et finit par être renversée à son tour.
L'"assabiyah", concept central, est ce ciment social forgé dans la rudesse, le dénuement et l'effort commun. Elle donne naissance aux élans fondateurs, forge l'autorité, soutient le pouvoir. Mais elle s'efface inévitablement avec le luxe, la division des tâches et la perte du sens de l'effort. C'est là le cœur du diagnostic d'Ibn Khaldûn : les civilisations portent en elles les germes de leur propre déclin dès qu'elles triomphent.
Un regard acerbe sur la modernité
En prenant garde à ne pas faire d'anachronisme, calquer la pensée d'Ibn Khaldûn sur le devenir de la civilisation occidentale contemporaine, éclaire les limites de notre modernité.
Installé historiquement à la charnière du monde médiéval musulman et d'une époque de grandes recompositions géopolitiques (chute des empires, montée de l'Empire ottoman), il observe avec lucidité des dynamiques qu'on retrouvera dans d'autres contextes historiques. Ce décentrement est précieux : nous vivons dans des sociétés post-industrielles sédentarisées, confortables, individualisées, marquées par la perte des récits communs et la fragmentation du lien social. Le courage, l'effort, la frugalité – valeurs structurantes de l'"assabiyah" – restent marginales. L’impôt, le luxe, la spécialisation, tout concourt à l’éloignement du seuil de survie, mais aussi à l’érosion de la vitalité collective.
Or, les données sur les ressources disponibles, les limites énergétiques et les dérèglements climatiques signalent un tournant historique d’une ampleur comparable aux grandes ruptures de l’histoire humaine. L’abondance s’effrite, les États montrent des signes d’essoufflement, et les contestations périphériques (migratoires, culturelles, technologiques, religieuses) se font plus pressantes.
Ibn Khaldûn aurait peut-être vu dans notre époque non pas une simple crise, mais la phase terminale d’un cycle pluriséculaire. Et cette intuition rejoint, par d'autres chemins, celle de Gauchet sur la sortie de la religion comme matrice de sens, ou de Hassner sur l'effacement du tragique dans les sociétés apaisées.
Un regard pour demain
Redécouvrir Ibn Khaldûn, ce n’est pas chercher un oracle, mais un cadre. Une manière de penser l’Histoire comme une succession d’équilibres et de déséquilibres, d’élans et de décadences. Alors que nous cherchons des repères dans un monde qui semble perdre les siens, peut-être est-ce dans cette pensée nomade, exigeante, enracinée dans le réel, que nous trouverons une sagesse utile.
La vraie question n’est pas de savoir si notre monde va décliner, mais : avons-nous encore en nous l’"assabiyah" nécessaire pour inventer le prochain ?









































Commentaires