Lettre ouverte à Marcel GAUCHET: la proportionnelle est un outil de lutte essentiel face à la crise de la démocratie
- 19 oct. 2024
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Dernière mise à jour : 15 avr. 2025
Dans une passionnante interview accordée à "L'Express", Marcel GAUCHET, qui vient de publier "Le noeud démocratique", revient dans une analyse limpide sur les causes de la crise démocratique française. Un point reste aveugle dans sa réflexion: celui du rôle de nos institutions qu'il balaie trop rapidement, jusqu'au contresens, selon moi, sur la nature profonde de la demande sociale de représentation politique.
C'est ce point, sur lequel je souhaite l'amener, très humblement, à reconsidérer sa réflexion:

"C'est la "main tremblante" et avec tout l'immense respect que je vous porte, Monsieur Marcel Gauchet, que je prends l'initiative de vous écrire pour vous faire part de ce qui reste une toute petite remarque à l'échelle de la profondeur de l'analyse que vous portez sur la crise démocratique que nous traversons, mais qui, à l'échelle du moment politique que nous traversons, s'apparente à un salutaire retour sur un point qui pourtant mérite qu'on s'y attarde.
La limpidité de votre pensée sur l'impact doublement désagrégateur de la mondialisation et de l'individualisation sur la figure du citoyen, sur la façon dont ces phénomènes concourent à le confiner vers à celle d'un simple consommateur plus ou moins socialisé, éclaire parfaitement les difficultés de notre modèle politique pour doter notre communauté de ressort de décisions partagées, a fortiori, quand elles sont désagréables à prendre.
Cependant, permettez-moi de voir également dans nos institutions un facteur aggravant de ces phénomènes. Vous dénoncez, à juste titre, le rôle des partis réduits à un club d'élus; l'absence de projets structurés, l'incapacité à hiérarchiser les priorités, et d'arbitrer l'affectation des ressources pour les citoyens; les tribus numériques qui enferment les individus dans des bulles de goûts exclusifs et convergents. A chacun de ces phénomènes, le fonctionnement de nos institutions a contribué, et le mode de scrutin majoritaire actuel les a accentués.
Nos institutions, dont la promesse d'efficacité avait pour prix la qualité de notre représentation, ont échoué à réformer notre pays. Pour tenir cette promesse, elles ont constamment épuisé les mécanismes de légitimation électoraux en leur conférant "artificiellement" plus de force que les français ne souhaitaient véritablement leur en donner. La réduction progressive de la base électorale de premier tour des présidents élus, au regard des majorités absolues issues des seconds tours des législatives de 2002 à 2022 en est la parfaite illustration.
C'est là où, toujours la main tremblante, mais ferme, je m'avance dans la contradiction avec votre propos sur la proportionnelle.
Tremblante, car j'en perçois parfaitement l'émiettement potentiel qui vous fait dire à quel point ce mode de scrutin favorise ce que les américains nomment les "one issue parties". Quelques exemples peuvent en accréditer le risque, on pense à la tyrannie des minorités israëliennes, prisonnières de certains partis religieux pesant moins de 1% des voix.
Ferme cependant, car l'atomisation partisane est un phénomène peu sensible chez nos voisins européens qui ont su facilement accompagner le mode de scrutin proportionnel car les correctifs à ces travers ne manquent pas. Parmi eux, le plus évident consiste à relever le seuil de qualification à 5% pour s'éloigner de ce risque.
Ferme et convaincu, tant ce mode de scrutin, peut au contraire être le révélateur d'une nouvelle vitalité des partis politiques. A la voix différenciée retrouvée. Quand le scrutin majoritaire muselle et standardise les discours pour ne pas "perdre de voix", le scrutin proportionnel libère les singularités pour en faire gagner. S'il y a un risque "d'intersectionnalité", c'est bien entre des sujets politiques pour lesquels les électeurs du scrutin majoritaire n'ont eu d'autres choix que de faire des synthèses et des renoncements, pour "faire barrage", au lieu de choisir celui qui représenterait le mieux sa conception de la vie commune.
Le discours parlementaire, et la capacité de discussion entre partis s'en trouve lui aussi rénové. Aux postures de "tout ou rien" qui excluent toutes capacité de synthèse aux représentants de la nation élus au scrutin majoritaire, la proportionnelle opposn e la négociation autour de convictions claires et connues de spectateurs impartiaux tels qu'Adam SMITH rêvaient les représentants d'un peuple. Car, chaque nuance est une chance de dialogue, de compromis : un pont vers l'autre bord, et une nouvelle chance de trouver une majorité ; un accord pour des politiques équilibrées et librement consenties par une vraie représentation nationale.
Enfin, les circonscriptions électorales, après avoir été des répliques de l'élection présidentielle qui précédait les législatives semblent désormais prisonnières de la sociologie de l'archipel qu'est devenu notre pays. La proportionnelle permet à chaque électeur d'exprimer ses convictions non pas sur un axe unique de déterminant politique, comme l'a été historiquement le clivage droite/gauche, mais sur une multitude de valeurs (relation au travail, à la consommation, à la religion, à la famille, etc…), composée par une offre politique diversifiée. Je préfère cent fois une assemblée diverse dans un pays uni, qu'une assemblée monochrome dans un pays profondément divisé.
En conclusion, Cher Monsieur Marcel Gauchet, je serais tellement heureux de vous voir défendre comme vous le faîtes la re-politisation de notre société en ajoutant à notre boite à outil la question du changement de mode de scrutin."









































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