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"Quando il saggio indica la luna, l'idiota guarda il dito" (proverbio cinese)

  • 7 mars 2018
  • 4 min de lecture

Traduire un proverbe chinois bien connu en italien, quelle drôle d'idée pour titrer un papier? C'est que le casse-tête politique que produit le résultat des élections transalpines est digne de l'Empire du Milieu et suscite pas mal de commentaires en France. A l'heure où débutent les consultations du Premier Ministre sur la réforme constitutionnelle, nombre d'entre eux ciblent "les effets du mode de scrutin" pour expliquer la probable crise politique à venir. A ceux-ci s'appliquent parfaitement le proverbe chinois...

Car, s'il y a une leçon à tirer du scrutin, c'est bien que, comme dans tous les pays d'Europe, la progression du populisme et de l'euroscepticisme est flagrante. Crise économique latente, flux migratoires mal contrôlés, sentiment de dilution de l'identité: ses causes sont nombreuses, mais, en tant qu'Européen convaincu, elle est au moins tout autant le fruit de l'incurie des gouvernements nationaux que la manifestation d'un rejet pur et simple de l'idée européenne.

L'objet du présent article est cependant de revenir sur les différents commentaires entendus depuis dimanche voulant expliquer la crise politique à venir par l'absence de majorité stable et cette même absence par le mode de scrutin proportionnel.

A l'heure où l'exécutif s'apprête enfin à daigner instaurer une dose de proportionnelle pour rendre la représentation nationale un peu plus fidèle à la réalité du paysage idéologique français, le résultat italien constitue une sacrée opportunité pour les défenseurs du mode de scrutin majoritaire en illustrant facilement la légende noire des IIIème et IVème République et leur Etat faible car privé de gouvernement stable.

Et pourtant, il est temps de tordre le cou, à ces idées reçues. Ce n'est pas tant le mode de scrutin qui doit être mis en cause que le régime parlementaire lui-même.

Il convient d'abord de relativiser l'importance du facteur mode de scrutin dans la stabilisation politique. L'Italie est profondément divisée, a minima, en trois blocs - que l'on retrouve d'ailleurs de manière quasi identique en France - et la tentative d'isoler le mouvement populiste 5 étoiles (Movimiento 5 stelle - M5S) par la constitution de coalition comme y incite la "Rosatellum bis" (nom de la loi électorale italienne en 2018) a, non seulement, été un échec, mais prive désormais d'espace de réflexion les partis modérés de droite et gauche d'espace de discussion central.

"Il est contradictoire de demander à une même élection d'assurer à la fois la représentation fidèle de l'électorat italien, tout en assurant l'émergence de majorités stables revient."

Il est d'ailleurs intéressant de noter, avec René REMOND que, l'instabilité gouvernementale de la IIIème République, était bien plus le fait du manque de discipline partisane des députés aisément débauchés individuellement par des offres ministérielles que des négociations de partis politiques idéologiquement structurés. Et pour cause, le mode de scrutin privilégié de la période, le scrutin d'arrondissement, se rapprochait plus du scrutin majoritaire que du scrutin proportionnel.

Ce n'est donc pas la diversité politique qui crée l'instabilité, mais l'incapacité institutionnelle à fournir des contextes favorables aux accords entre les partis.

Deuxièmement, en liant étroitement la légitimité de l'exécutif à sa responsabilité devant le pouvoir législatif le régime parlementaire contraint ce dernier à un rôle, non pas de représentation des citoyens, mais de légitimation de l'action de l'Etat.

En Italie, le Président de la République n'est pas élu au Suffrage Universel et ne peut à lui seul, légitimement, incarner l'autorité politique qui nécessite l'onction du suffrage universel. Le peuple n'exprime donc son opinion que lors d'une seule élection nationale: l'élection législative. Or, il est contradictoire de demander à une même élection d'assurer à la fois la représentation fidèle de l'électorat italien, tout en assurant l'émergence de majorités stables revient.

"Le régime parlementaire contraint le pouvoir législatif à un rôle, non pas de représentation des citoyens, mais de légitimation de l'action de l'Etat"

En France, la Vème République a permis aux citoyens d'élire directement l'exécutif, ce qui, n'en doutons, pas constitue un progrès démocratique... Progrès à relativiser cependant au regard de ce qu'est devenue, dans notre pays, l'élection législative. Alors que les français devraient avoir deux occasions d'exprimer leurs choix politiques, les élites politiques ont progressivement mis en place un système où le poids du Président de la République, et donc, de son élection, doit emporter toute forme de légitimité politique.

L'Assemblée nationale, et les pléthoriques majorités présidentielles qui s'y succèdent, sont élues dans le sillage politique du Président. J'entends par "sillage" non seulement la dynamique politique de l'élection présidentielle, mais aussi le même cadre de mode de scrutin majoritaire qui "réplique" dans les 577 circonscriptions le résultat de la Présidentielle.

Pour conclure, ce qui manque à l'Italie, c'est peut-être la stabilité politique d'un exécutif élu au suffrage universel. Disons bien peut-être, car, qui sait ce que l'application du scrutin majoritaire entrainerait comme bouleversement politique en Italie? Mais ce qui manque en tous cas à la France, c'est une élection législative à l'Italienne pour donner aux français une représentation politique qui correspond à la réalité des rapports de force existant dans la société, et qui seule, serait en mesure de constituer un véritable espace de dialogue démocratique face au pouvoir sans partage du Président de la République.

 
 
 

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